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COUP DE COEUR DU BOOKSTORE : “JUSTE DES HOMMES”

mauvignier1Juste des hommes…

« Aujourd’hui on dira qu’il ne sentait pas trop mauvais. On n’ironisera pas sur le fait qu’il viendra manger Ă  l’Ĺ“il et que pour une fois il n’aura pas Ă  faire semblant d’arriver Ă  l’improviste. On l’appellera Feu-de-Bois comme depuis des annĂ©es, et certains se souviendront qu’il a un vrai prĂ©nom sous la crasse et l’odeur de vin, sous la nĂ©gligence de ses soixante-trois ans. »

 

Le roman s’ouvre sur la magistrale description d’un homme Ă  la marge, Ă  la dĂ©rive, d’un homme qu’on tolère mais qu’on ne comprend pas, d’une Ă©pave dont on ose Ă  peine dire, du bout des lèvres et pour s’en moquer, qu’il est de la famille, qu’on ne peut plus le rĂ©cupĂ©rer. Il est maladroit Feu-de-Bois, violent mĂŞme, un poivrot quoi. C’est l’anniversaire de sa sĹ“ur et l’on sent qu’il a fait des efforts, puis c’est le dĂ©rapage, le verre de trop, le mot de trop, et l’insulte est lâchĂ©e : « Le bougnoule. ».

Une Ă©tincelle ravivant le traumatisme de ces appelĂ©s en AlgĂ©rie en 1960 : Bernard, Rabut, FĂ©vrier ; les deux cousins et le copain… Certes, ils en sont revenus, ils ont mĂŞme vĂ©cu et ils se sont tus. Ils ont montrĂ© les photos d’une AlgĂ©rie clichĂ© de carte postale, baignĂ©e de soleil, pour oublier, parce que personne ne peut partager ça. Mais chaque nuit elle leur vole leur sommeil, et le front en sueur, tâtonnant tels des enfants pour trouver la lumière, ils cherchent un rĂ©confort qui ne vient pas.

Quatre sĂ©quences : « Après-midi », « Soir », « Nuit », « Matin » ;  on est au cinĂ©ma. La camĂ©ra se pose, zoom sur un personnage, et nous le pĂ©nĂ©trons instantanĂ©ment. Il semble que les mots nous les formulions nous-mĂŞmes, comme si, la trouille aux jambes et le regard vide, nous nous rĂ©veillions nous-mĂŞmes au souvenir des Ă©vĂ©nements. Une narration polyphonique menĂ©e avec brio oĂą l’auteur donne corps au silence, oĂą la « Nuit » donne Ă  voir ce que ces hommes voudraient taire.

Autrefois, Feu-de-Bois s’appelait Bernard et, ce qu’il est aujourd’hui, c’est celui qu’ils devraient tous ĂŞtre.

A force d’user de superlatifs, on a souvent le tort de les galvauder, taxant de gĂ©nial un texte qui n’est qu’une agrĂ©able lecture. Permettez-moi d’insister : ne passez pas Ă  cĂ´tĂ© de celui-ci.

Des hommes, Laurent MAUVIGNIER, éd. de Minuit, sept. 2009

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